J'ai commencé à écrire une réponse à une amie, Etaf, sur son skyblog, lorsque je me suis emporté dans sa longueur. Elle disait qu'elle avait de la difficulté à comprendre ceux qui vivent dans le moment présent, sans penser au long terme, à la famille, à la stabilité. Peut-être, Etaf, ceci t'aidera à comprendre différentes nuances de ce que nous sommes.
Que serait la vie sans la surprise de chaque instant, l'émerveillement de l'enfant sans cesse découvrant autre chose?
Certes, on se blesse. Certes, on blesse des gens. Parce qu'on voit moins loin, parce qu'on réfléchit moins au long terme. Mais, est-ce vraiment mal de souffrir? La sensation est désagréable, je suis d'accord ; mais sans la douleur, c'est un univers de nuances et de beauté qui se ferme à nous. Je pense que sans échecs, sans peines, sans souffrances, on ne peut comprendre ce que les autres vivent.
Peut-être que si personne n'avait de souffrance, ce serait inutile d'en avoir, puisque nous n'aurions pas besoin de comprendre la souffrance des autres. Mais il me semble qu'après une fin de semaine à manger de la nourriture séchée, mon petit déjeuner du retour goute meilleur que tous ceux que j'ai mangé avant.
Encore faut-il que cette souffrance ne mène pas à la mort...je juge alors cette souffrance excessive et inutile. Je ne suis pas d'accord avec elle.
À toutes les fois que j'ai mal, que je souffre, que mon coeur bat à tout rompre parce qu'il a passé prêt de mourir, mon cerveau injecte une dose d'adrénaline qui provoque une sensation tordue entre la crainte et l'excitation. Pour bien des gens, cette sensation est la seule qui les fait sentir vivant. C'est pourquoi, pour une partie de la population, voir la vie à long terme, de manière sécuritaire, ça signifie une mort certaine. En même temps, l'autre partie de la population ne peut concevoir de vivre entre la vie et la mort, pour l'avenir et la prospérité de la race, de leur descendance. L'instinct parental? Je ne sais pas d'où ça origine. Nous sommes seulement différents. La diversité est la force d'une race, dans sa survie à long terme. L'être humain ne doit pas se conformer.
L'un et l'autre des extrêmes peut être une fuite de la réalité : bien des gens vivent seulement au jour le jour, incapable de planifier quoi que ce soit, incapable de prendre en charge aucune responsabilité, et d'assumer leurs actes. Plusieurs fuient la réalité en se plongeant dans le présent, ne prenant que ce qu'ils voient comme réel, oubliant l'existence de tout ce qu'ils ne voient pas. Bien des gens, aussi, planifient tout à l'avance, essaient de tout contrôler car ils vivent dans une crainte, dans une insécurité constante, pour eux, et pour leurs enfants. Ils font tout pour que tout aient comme ils le veulent, pour qu'il n'arrive aucune souffrance, aucune blessure ; et lorsque quelque chose ne va pas selon leur plan, ils paniquent, et s'offensent. Leurs enfants n'explorent presque rien, ils jouent dans la cours, et ne comprendront probablement pas la souffrance des autres. Ils regarderont de haut, ou d'incompréhension, car ils n'auront pas d'expérience, de vécu. Ils seront sérieux. Responsables. Ils seront adultes.
Entre les deux mondes, il y a une infinité de nuances, de possibilités. Il faut savoir doser, selon ce que l'on croit être le mieux. Et en réalité, il n'y a aucune réponse, car un être humain doit se construire selon son milieu pour son milieu. Il y a des endroits que, pour survivre, il ne faut prendre aucun risque. D'autres endroits où les risques sont calculés, l'expérimentation peut être poussée jusqu'à très loin. C'est dans la différence, et les nuances, qu'on retrouve les parfums particulier de chaque fleur, et qu'on peut dire: "C'est cette fleur là, celle-là, que je veux faire pousser dans mon jardin, pour que la terre toute entière puisse en profiter". C'est ainsi que je veux élever mon enfant. Je veux vivre le maximum, pour ensuite savoir ce que je veux vraiment lui transmettre, pour l'offrir, en quelque sorte, à lui-même, et au reste du monde.
Un jour, peut-être, je terminerai mon expérimentation. Ou, peut-être, se continuera-t-elle à travers le temps, et peut-être à travers d'autres vies, qui sait? Même moi, je ne sais pas. C'est là, pour moi, toute la beauté de la vie: la surprise à chaque courbe que j'emprunte, chaque sentier où je n'ai pas posé le pied. L'émerveillement de l'enfant.