Carl Blackburn
7 mars 1986 - 27 août 2009
Laisse dans le deuil ses parents, Odette et Robert Blackburn, son frère et sa soeur Marc et Sandra, ainsi que tous ses oncles, ses tantes et ses amis.
C'est ce que nous aurions pu lire dans le journal si la médecine moderne n'avait pas existé. Mercredi dans la nuit, à 1h30 du matin, je suis dans mon lit à avoir mal au ventre ; au point où moi, Carl, l'anti-médicament par excellence, se résigne pour la 2e fois à prendre des tylenols pour essayer de faire passer la douleur. Rien à y faire.
Rendu à l'hopital, plus immense chance: il n'y a absolument personne, aucun patient à l'urgence: "Youhou!" eum, je veux dire "You...ouch.....". On fait des tests, on me pose des questions, la douleur est localisée au centre de mon bas ventre ; étrange. Un appendicite, c'est à droite, pas au centre. Confusion. On me passe un Rayon-X, une échographie. Les tests ne sont pas assez révélateurs. À 4h du matin, on me donne de la morphine, mettant fin à ma souffrance, me permettant de dormir, enfin. Le temps prend tout son temps lorsqu'on a mal au ventre. Pourquoi se dépêcherait-il, après tout? Chaque instant de cette délicieuse souffrance me rappelait que je ne voulais pas mourir, et que la mort, si elle approchait, pouvait bien se préparer ; je ne donne pas ma peau facilement.
10h du matin : on m'envoie finalement passer un TACO (grosse machine en rond qui permet de voir dans l'organisme après qu'on vous ait injecté un colorant radioactif. C'était cool =D ). Ensuite, on me donne une chambre, avec une vieille dame seule atteinte du cancer. C'est la locataire de l'immeuble de mon père. Elle est si petite, si seule au monde, mais elle avait derrière chacun de ses mouvements la détermination d'une armée. Elle me faisait sourire. Elle était grandiose dans son état.
11h du matin: on m'apprend qu'on va m'ouvrir le ventre pour enlever mon appendice. Tous les signes portent à croire que c'est ce que j'ai. La morphine ne fait plus effet depuis longtemps, mais je me sens bien ; étrangement bien. Aucun stress, aucune inquiétude. Ils vont m'ouvrir ; et alors? Je n'ai pas peur, c'est une opération de routine. Et j'ai confiance aux gens qui m'entourent, ils sont si attentionnés, le chirurgien est si gentil, lui-même dégage un calme et une confiance qui me rassure. Je ne ressens aucune douleur de toute ma journée, même si je n'ai aucun calmant. J'en viens à me demander si on m'opère pour rien ; et alors? Ça sera une drôle d'histoire à raconter. J'aime les histoires.
15h : on vient me chercher pour aller au bloc opératoire. J'attends dans une salle où il n'y a pas grand chose, on me demande à rester assis dans ma chaise roulante malgré le fait que je peux marcher et agir sans la moindre contrainte ; c'est correct, je me fais balader. L'anesthésiste vient me poser des questions sur ma santé, mon poids, ma grandeur. Il repart.
15h15 : Entrée dans la salle d'opération. Nu sous une jaquette d'hopital, couché sur le dos, les bras en croix sur supports, je m'abandonne complètement au sort qui m'attend. Je ne ressens aucun stress. Ah, merde, maintenant oui. Une infirmière m'annonce qu'elle doit changer mon soluté de bras. Je DÉTESTE les piqures! On me demande: "comment vas-tu, Carl?". Je réponds, amusé "J'ai déjà été mieux". On me pique dans le bras gauche. Quelques instant plus tard, je retombe totalement détendu. Ils ne m'ont encore rien injecté, et je suis calme. Je n'ai aucun ennemi à affronter, aucun combat à mener pour le moment ; je me repose. Après sera mon tour. Pour l'instant, c'est à eux d'agir. On me mets un masque à oxygène sur la bouche. On me tient la main gauche pour me rassurer. Je me souviens encore du contact, chaleureux. Étrangement, j'ai rarement été aussi bien.
Heure: inconnue. Je me réveille. On enlève les tuyaux que j'ai dans le nez et la bouche. Je suis un peu confus, mais je ne cherche pas à comprendre ; je sais que je suis sous effet de fortes drogues. On me ramène à ma chambre. J'oublie des passages. Mes parents sont là, et me parlent ; je me souviens de leur présence. Je voulais qu'ils partent. Je voulais dormir. Ils finissent par comprendre. Je m'endors.
19h du soir, je dors paisiblement, jusqu'à ce que je sente une présence près de moi, jusqu'à ce que je sente qu'on m'observe. J'ouvre les yeux, et j'y vois ma première visite! Sabrina, venue me tenir compagnie. Deuxième moment de mon existence où je me sens infiniment bien, alors qu'elle me tient la main et reste prêt de moi. Nous avons parlé pendant 1h30 où mes yeux combattaient un sommeil intense. À 8h30, elle doit partir, et je m'endors.
Tous mes rêves sont des rêves où je dois me battre contre des gens, des créatures, des situations. Je n'arrête pas. Mon corps n'arrête pas. Au petit matin, il me fut pénible de m'assoir sur le côté ; merci au sympathique infirmier qui m'a aidé à le faire. Pendant la journée, je marche un peu. Elizabeth me fait prendre une grande marche à l'extérieur, au soleil. Je prends beaucoup d'aisance, je me sens bien. Le soir, avant de me coucher, je suis presque autonome.
Le lendemain matin, je me lève, je vais à la salle de bain, fait quelques sudoku alors que mes camarades de chambre dorment ou ne bougent pas (des personnes âgées). On m'apprend que j'aurai bientôt terminé avec le soluté : j'appelle ma mère pour qu'elle m'apporte mes balles de jonglerie! J'avais aussi hâte qu'un enfant la veille de Noël de pouvoir jongler à nouveau, de retrouver toute mon autonomie, et mes capacités. Vous ne connaissez ce bonheur seulement et uniquement si on vous l'enlève.
11h du matin, environ 36h après l'opération: je suis assis, et je fais du contact juggling de ma main sans soluté. Mon Docteur passe, me trouve amusant. Il étudie mon dossier, puis, en me regardant, me dit que je peux partir aussitôt qu'on aura enlevé mon soluté. Je suis libre.
Le jeudi 27 août, au courant de l'après-midi, Carl Blackburn aurait dû rendre l'âme dans d'horribles souffrance, suppliant d'être achevé. Grâce à une équipe de spécialistes, des gens extraordinaire, un système de santé efficace, l'avancée de la médecine et bien d'autres choses, j'écris encore ces lignes.
Je suis libre. Et j'ai la flamme dans le coeur.